Mercredi 24 novembre 2004
ÉNERGIE: Charest a-t-il tout faux?
Oui, répond le milieu environnemental. Le premier ministre improvise, ajoute l'opposition
Louis-Gilles Francoeur
Les milieux environnementaux, qui ont fait échec au projet du Suroît, ont accueilli hier avec une volée de bois vert l'intention du premier ministre Jean Charest de lancer le Québec à fond dans l'exportation d'électricité comme pilier de son imminente «Politique de développement durable».
L'opposition, de son côté, voyait dans la sortie du premier ministre une politique énergétique «improvisée», principalement dictée par les besoins d'un changement d'image et de slogans nouveaux au début de la deuxième partie du mandat gouvernemental.
Plusieurs, dont Greenpeace et le Regroupement national des Conseils régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ), un groupe de concertation, ont flairé un vilain piège dans cette sortie du premier ministre Charest, qui lance sur la place publique les priorités de son gouvernement en énergie alors que, la semaine dernière, son ministre des Ressources naturelles annonçait une commission parlementaire dont l'indépendance par rapport au gouvernement a immédiatement été décriée, de même qu'a été contestée la valeur de certains experts retenus.
Pour Steven Guilbeault, de Greenpeace, «les groupes environnementaux vont devoir discuter rapidement de la pertinence de participer à une commission parlementaire alors que les orientations déclarées du premier ministre tracent déjà la marche à suivre du gouvernement. Il appartient désormais à M. Charest de faire la preuve que sa commission parlementaire a encore assez de crédibilité pour que ça vaille la peine d'y aller.»
On ne sentait donc nulle part hier que le vent d'un nouveau «projet du siècle» soufflait sur le Québec, loin de là !
Au RNCREQ, on évoquait plutôt le risque d'un gouffre économique majeur pour le Québec et on était soufflé de voir un premier ministre évoquer pour la première fois dans l'histoire du Québec la possibilité de sacrifier une partie du patrimoine naturel dans un strict but d'exportation. Jusqu'ici, et même encore l'an dernier pour le Suroît, les besoins des Québécois ont toujours constitué la justification de base des grands projets.
Pour le porte-parole du RNCREQ, Jean Lacroix, les récentes audiences du Suroît ainsi que le résultat de l'appel d'offres pour la première tranche de 1000 MW en éolien ont indiqué que cette filière rivalisait en ce qui a trait au prix avec les projets hydroélectriques en préparation, comme Rapide-des-Coeurs ou le détournement de la Rupert, et que cette filière battait même plusieurs des plus importants projets hydroélectriques comme la Romaine ou Grande-Baleine, dont les coûts pourraient dépasser 10 cents du kWh.
Or, l'éolien pourrait être encore plus rentable, ajoute Jean Lacroix, si son prix n'avait pas été gonflé par des conditions particulières. Et si Hydro-Québec n'avait pas à payer aux promoteurs le profit qu'ils vont empocher parce qu'elle lancerait ses propres projets et transférerait cette rente à la population du Québec.
«Dans les faits, ajoute le porte-parole du RNCREQ, il faut qu'on cesse d'avoir à se prononcer sur un projet à la fois, comme le Suroît. Il faut pouvoir évaluer l'ensemble des filières d'abord et des projets ensuite pour en déterminer la rentabilité sociale et environnementale, question de déterminer s'ils sont compatibles avec une vraie logique de développement durable. Et cela suppose qu'on se demande préalablement s'il y a des solutions plus intéressantes au plan social et environnemental. C'est ça qu'un véritable exercice parlementaire devrait permettre de dégager avec rigueur et non de faire dire n'importe quoi au concept de développement durable.»
Pour André Bélisle, président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) et porte-parole de la Coalition-vert-Kyoto qui a opposé des milliers de manifestants au Suroît en plein hiver, «le premier ministre Charest devrait savoir que s'il veut faire du développement durable sérieusement, il doit dans un premier temps stopper tout ce qu'on s'apprête à lancer comme projets d'énergie thermique au Québec, à commencer par la centrale de Bécancour autorisée par son gouvernement ainsi que le programme de cogénération qui va produire autant de gaz à effet de serre que les émissions du défunt Suroît.
«Deuxièmement, dit-il, s'il poursuit dans une logique de développement durable, le gouvernement doit d'abord mettre fin au gaspillage d'énergie en doublant, voire en triplant les objectifs de l'actuelle politique d'efficacité énergétique d'Hydro-Québec et d'amorcer au Québec une véritable politique de gestion de la demande en énergie et en électricité. Troisièmement, Québec doit maximiser la production d'énergies renouvelables nouvelles, soit l'éolien, le solaire et surtout la géothermie dont le potentiel est le plus systématiquement négligé, alors que c'est probablement de ce côté qu'on peut réaliser les gains les plus substantiels à court terme pour réduire les gaz à effet de serre et la nécessité de nouveaux projets hydroélectriques. Selon une grille de développement durable, l'hydroélectricité, en raison de ses séquelles sur les espèces vivantes, les écosystèmes et les émissions de gaz à effet de serre, vient en quatrième lieu, après les autres filières. Pas en première place, comme le propose le premier ministre en prétendant faire du développement durable tout en priorisant une filière qui a plus d'impact que toutes les autres, sauf le thermique.»
Selon Steven Guilbeault -- désagréablement surpris des propos du premier ministre «alors qu'on l'imaginait sur la bonne voie avec l'abandon du Suroît et ses intentions en matière d'éolien» -- il n'a jamais été démontré que les ventes d'électricité du Québec aux États-Unis y remplaçaient de l'électricité polluante, d'origine thermique. Il semble au contraire, dit-il, que tous les producteurs de thermique continuent de vendre à plein régime et que les ventes québécoises ne font qu'ajouter à la terrible consommation des Américains, les champions énergivores de la planète. À son avis, nos ventes déplaceraient plutôt de bons projets, comme de l'éolien, parce que c'est plus cher. «Comme le thermique est moins cher, c'est la filière qui reste en place malgré tout.»
Steven Guilbeault, qui a piloté le dossier du Suroît pour le Regroupement des organismes environnementaux en énergie, qualifie la sortie du premier ministre «de proposition à l'emporte-pièce, qui manque visiblement de réflexion et de sérieux».
Il rejoint ainsi les propos de la députée Diane Lemieux du Parti québécois, qui évoquait, selon la Presse canadienne, la «soudaine conversion» du premier ministre à la grande hydroélectricité, une conversion qui «sent la diversion à plein nez» de la part d'un gouvernement impopulaire dans les sondages et embourbé dans des projets laborieux et controversés comme l'amaigrissement de l'État et les PPP.
Pour la députée Diane Lemieux, le premier ministre a voulu plutôt lancer un ballon politique. À preuve, dit-elle, il n'a pas osé nommer un seul nouveau projet hydroélectrique à part ceux déjà inscrits sur les listes d'Hydro-Québec : «Lorsqu'on lui a parlé de Grande-Baleine, il a aussitôt reculé.»
Quant à Mario Dumont, il déplorait un nouvel emprunt des libéraux au programme de son parti, lequel préconisait la relance des grands projets hydroélectriques au cours de la dernière élection.
http://www.ledevoir.com/2004/11/23/69222.html
par jeromet
le 2004-11-24 07:34:05
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