Jeudi 30 septembre 2004
Gaspé-À 5,6 cents, l'énergie éolienne est moins chère que les autres yp
L'éolien, à pas de géant
Charles Côté
Le printemps dernier, en plein débat sur le Suroît, le propriétaire du parc d'éoliennes de Cap-Chat a jeté un pavé dans la mare des énergies vertes en dévoilant que ses machines l'avaient déçu: elles tournaient à moins de 20% de leur capacité théorique.
Mais il ne faut pas désespérer, nous apprend le quatrième volet de notre série sur l'énergie: une nouvelle génération d'éoliennes vient de débarquer au Québec, et elles sont deux fois plus efficaces.
Dossier
L'avenir énergétique de la planète
«Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite», dit la chanson. Aujourd'hui, l'ordinateur a remplacé le meunier, et le moulin ne va jamais trop vite. Mais il va très fort.
Debout à la base d'une tour haute comme un édifice de 25 étages, Robert Vincent, président de 3Ci, admire le fruit de quatre années de démarches et de travail. En haut de la tour, au bout d'une nacelle de la grosseur d'un autobus, une hélice plus grande qu'un Boeing 747 tourne à 18 tours par minute. Chaque seconde, une des immenses pales passe au-dessus de nos têtes en émettant un bruissement: «ffffRRRRrrr.... ffffRRRRrrr...»
En ce moment, avec la petite brise qui souffle, l'éolienne de 1,8 mégawatt (MW) de puissance fournit 400 kilowatts d'électricité, assez pour alimenter 130 maisons (c'est ce que nous apprend la console électronique installée à l'intérieur de la base du mât). Mais en moyenne, depuis qu'elle est installée en février, cette même éolienne a fourni deux fois plus de courant.
«Jusqu'à maintenant, les résultats sont concluants, même si on a de petits bogues, explique M. Vincent. On pense que notre modèle se vérifie. Si on s'était gourés, on l'aurait su.»
L'entrepreneur de 46 ans a fait avec ses partenaires financiers un pari de 200 millions sur le vent qui souffle sur les montagnes entourant Murdochville. La clef de son succès: produire à un coût suffisamment bas et fournir un courant que son client, Hydro-Québec, pourra utiliser à profit.
En effet, Hydro-Québec surveille de très près le lancement de ce nouveau parc. Les données recueillies ici vont permettre à la société d'État de se préparer à accueillir les 1000 ou 2000 mégawatts d'énergie éolienne qui seront déployés en Gaspésie au cours des prochaines années.
Le principal défi est d'absorber dans le réseau une énergie imprévisible et intermittente, signale Daniel Garand, vice-président, marchés de gros et projets de développement à Hydro-Québec Production. «On a un réseau qui va de la baie James et de Churchill Falls jusque dans le sud du Québec, dit-il. Ce réseau doit toujours être en équilibre. On espère qu'avec la nouvelle technologie, l'énergie éolienne va être un peu moins variable, plus prévisible.»
Les éoliennes de Murdochville bénéficient d'un avantage technologique: elles sont équipées d'instruments de mesure du vent et d'un ordinateur qui ajuste instantanément la puissance déployée et l'angle des pales. En fait, ce sont de véritables robots à capter le vent.
Ces perfectionnements, s'ils font leurs preuves, sont de nature à plaire à Hydro-Québec. M. Garand a déjà pu s'en rendre compte. «Les éoliennes ont une réaction très rapide aux changements du vent, dit-il. J'ai vu les profils de production et elles ont une variabilité moins grande. Est-ce que ça va être le cas à long terme? On verra.»
Donc, du point de vue technique, les nouvelles éoliennes comme celles de Murdochville peuvent jouer un rôle croissant dans le portrait énergétique du Québec. «Le développement éolien s'ajoute au reste», résume M. Garand.
Moins cher que le gaz
Du point de vue économique, cette énergie est-elle rentable?
Disons qu'au départ, les infrastructures coûtent cher. À Murdochville, chaque machine fabriquée par la société danoise Vestas coûte 2,25 millions de dollars. En plus, pour les 30 éoliennes du mont Copper, il a fallu couler des bases en béton, installer des lignes électriques ultra-résistantes, bâtir un poste de transformation et des chemins d'accès. Total: 27 millions. Il faudra investir la même somme pour la deuxième phase du projet, sur le mont Miller. «Ça demande beaucoup de capital, admet M. Vincent. Heureusement que le vent est gratuit!»
Une fois l'énergie produite, il faut encore l'intégrer au réseau de distribution, et là encore, il y a des coûts. Il est prévu qu'Hydro-Québec Production serve en quelque sorte d'intermédiaire entre les producteurs gaspésiens et le réseau de distribution d'Hydro-Québec. «On va recevoir les 1000 MW, on va absorber toute la variabilité et on va livrer ça dans un beau bloc constant et précis», dit M. Garand.
Ce service a un prix: 0,9 cent du kilowattheure, selon Hydro. Les producteurs veulent que ce soit moins. La Régie de l'énergie devra trancher.
Dans les documents ayant servi à son appel public à l'épargne, le promoteur du projet de Murdochville affirme deux choses capitales: son entreprise sera rentable en revendant son énergie à 5,6 cents du kilowattheure, et ses éoliennes tourneront à 41 % de leur capacité théorique.
Prenons le premier de ces chiffres. À 5,6 cents, l'énergie éolienne est moins chère que celle produite dans une centrale au gaz et que dans presque tous les projets de barrages qu'Hydro-Québec prévoit construire au cours des prochaines années. «Le prix est bon par rapport aux autres options», confirme M. Garand.
Cependant, précisons que ce prix comprend une subvention fédérale d'un cent du kilowattheure (3Ci en remet la moitié à Hydro-Québec). Il faut donc considérer que, si ce n'était de cette subvention, le prix de vente de l'électricité serait d'un demi-cent plus élevé, soit 6,1 cents.
Selon l'expert en énergie Philippe Dunsky, le coût de production éolienne au Québec, dans des sites en moyenne moins favorables que celui de Murdochville, est de 4,4 cents du kilowattheure. Cela laisse une certaine marge de profit.
Précisons toutefois que Murdochville était un site rêvé pour l'installation d'un parc d'éoliennes, comme l'explique M. Vincent. «Il y a bien sûr la qualité du vent, mais aussi les chemins forestiers existants, le réseau électrique laissé en place après la fermeture de la mine et de la fonderie, et toutes les infrastructures industrielles et commerciales sont à portée de main», dit-il. Sans parler du fait que le paysage ici est déjà passablement hypothéqué.
Le second chiffre - 41 % de la capacité théorique - est également intéressant. Il indique ce qu'on appelle dans le monde de l'énergie le facteur d'utilisation (F.U.). Pour le calculer, on compare l'énergie réellement produite avec l'énergie qui serait produite si la génératrice tournait toujours à pleine capacité.
En général, les turbines des barrages hydroélectriques ne tournent pas à pleine capacité. On les arrête si la demande diminue, si on veut conserver l'eau du réservoir ou encore pour en assurer l'entretien. Le F.U. moyen des centrales hydroélectriques au Québec est de 70 %. De leur côté, les centrales thermiques peuvent avoir un F.U. proche de 100 % si on les alimente en permanence en carburant.
Comme il dépend du vent, le facteur d'utilisation des éoliennes est moins élevé que celui des autres sources d'énergie. Mais celui des parcs d'éoliennes érigés à Cap-Chat et Matane par la compagnie Axor en 1996 a été en deçà des attentes. Dans les meilleures années, le facteur d'utilisation a été de 18 %, alors que les promoteurs s'attendaient à 25 %.
Des pales qui ondulent
Le projet de Murdochville est encore en période de rodage, avec cinq éoliennes. À terme, ses deux parcs en compteront 60. Jusqu'ici, M. Vincent est «très content» des résultats obtenus. «On se rapproche de 41 %», affirme-t-il.
L'ennemi des éoliennes au Québec, ce qui peut les paralyser et diminuer leur facteur d'utilisation, c'est la glace. «Avril et novembre nous font peur avec les épisodes de grésil ou de brume givrante, dit M. Vincent. Début mai, on a eu un épisode et les éoliennes ont arrêté entre quatre et six heures.»
Mais les éoliennes ne sont pas sans défense: les machines détectent la présence de glace, les pales s'ouvrent au vent et s'arrêtent. Comme elles sont flexibles, elles se mettent à onduler et la glace tombe.
Après quelques mois d'expérimentation, M. Vincent se dit convaincu de la fiabilité et de la rentabilité de son projet. «Le gros test est passé, dit-il. Aujourd'hui, l'énergie éolienne est compétitive.»
Cependant, il croit que les conditions imposées aux promoteurs qui participent à l'appel d'offres de 1000 MW d'Hydro-Québec Distribution vont faire grimper la note. Conditions auxquelles lui-même a échappé, parce qu'il a négocié son contrat de gré à gré avec Hydro-Québec Production. « Le problème avec l'appel d'offres, c'est qu'ils ont demandé des choses qui coûtent cher », signale-t-il.
D'abord, explique-t-il, il y a l'exigence de contenu local. Les gagnants de l'appel d'offres devront s'approvisionner à 60 % en Gaspésie, ce qui implique la construction d'une usine locale. Ensuite, on trouve des exigences de production minimale et maximale d'électricité. «L'avantage de mon contrat, dit M. Vincent, c'est qu'ils achètent tout ce que je produis, sans minimum ni maximum prédéterminés. C'est aberrant d'essayer d'imposer des conditions qui ne conviennent pas à l'éolien. Il faut vendre cette énergie à quelqu'un qui est capable de l'absorber avec son caractère intermittent.»
À quelques jours du dévoilement de l'appel d'offres, Marc-Brian Chamberland, porte-parole d'Hydro-Québec Distribution, doute que ces exigences aient un impact déterminant sur le prix de l'électricité. «C'est sûr qu'il y a une différence entre faire venir les tours de Corée et les fabriquer sur place, dit-il. Mais ce n'est pas sûr que l'impact sera majeur. On verra quand les prix sortiront.»
http://www.cyberpresse.ca/actualites/article/1,63,0,092004,802360.shtml
par jeromet
le 2004-09-30 18:55:46
Permalien
| | Energie