Vendredi 06 août 2004
Petrole:l'apprentissage de la sobriété. yp
La fin imminente du pétrole bon marché est la plus grande épreuve qu'ait jamais affrontée l'humanité
Un monde de brut
Repousser les effets de la crise pétrolière passera forcément par l'apprentissage de la sobriété.
Plusieurs raisons sont couramment évoquées pour expliquer la hausse actuelle des cours du pétrole sur les marchés mondiaux. Il y aurait les affres de Ioukos, premier exportateur russe, menacé de banqueroute par Vladimir Poutine qui lui réclame des arriérés d'impôt. Les mouvements de brut du Venezuela vers les Etats-Unis seraient fragilisés par la proximité du référendum contre le président Chavez, le 15 août prochain. Le Nigeria est en proie à des troubles durables. Les Etats-Unis relèvent leur niveau d'alerte contre le terrorisme. Le conflit israélo-palestinien devient chaque jour plus aigu. L'Irak enfin est au bord du chaos. Ainsi, le facteur «peur» serait responsable d'une surcote de cinq à huit dollars par baril.
Une autre série de raisons, d'ordre économique, sont aussi parfois suggérées. La demande mondiale en produits pétroliers, notamment en huiles légères, est plus forte que prévue. La Chine est en plein boom. Sa demande en pétrole augmente de 30 % par an. L'Inde suit le même chemin. Dans ces pays, la richesse récente des dizaines de millions d'individus de la nouvelle classe moyenne s'exhibe par l'achat de voitures. Pas des Clio, tout juste bonnes pour les prolétaires européens. Des Mercedes, des BMW, des 4x4. Ces derniers se vendent d'ailleurs toujours bien aux Etats-Unis, malgré une hausse de plus de 25 % du prix du gallon de super à la pompe californienne depuis le début de l'année 2004. Ils se vendent bien aussi en Europe comme le montrent les chiffres du premier semestre, bien que le SP98 ait augmenté de plus de 10 % sur cette période.
A cette demande mondiale inattendue, les fournisseurs auraient du mal à répondre, ils seraient «limités par leur capacité de production». Cette dernière assertion est ambiguë. Signifie-t-elle simplement que les compagnies pétrolières et les Etats importateurs n'ont pas suffisamment investi dans des installations de raffinage ces dernières années ? Ou bien veut-elle dire que les volumes de brut extraits tous les jours sont désormais plafonnés pour des raisons géologiques de déplétion de la ressource ? Même en Arabie Saoudite ?
La réponse à cette alternative est controversée. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) est, en principe, la source d'information et de prospective la plus fiable qui soit. Dans son dernier rapport, elle indique que la demande mondiale de pétrole devrait passer de 3604 MTep (millions de tonnes de pétrole) de l'an 2000 à 4772 MTep en 2010, puis 5769 MTep en 2030. Autrement dit, une croissance moyenne de 1,6 % par an, de 75 millions de barils par jour en 2000 jusqu'à 120 millions de barils par jour en 2030. Où trouver ces dizaines de millions de barils par jour supplémentaires ? L'Association for the Study of Peak Oil and Gas (Aspo) est un rassemblement de géologues pétroliers à la retraite, d'universitaires européens et de personnalités pétrolières. Elle prétend que ces barils supplémentaires n'existent pas.
Le monde des observateurs du pétrole est ainsi coupé en deux. Les «optimistes» (L'AIE, l'Institut français du pétrole, la quasi-totalité des économistes, les grandes compagnies pétrolières, les pays exportateurs...) estiment que la recherche et le développement parviendront à combler le déficit en agissant dans cinq directions principales : optimisation de la production dans les champs matures, développement de l'off-shore profond, exploration et extraction dans les zones arctiques, récupération des huiles extralourdes, émergence des carburants de synthèse. Les «pessimistes» (l'Aspo, plusieurs grands géologues...), sans nier les efforts technologiques récents, estiment que le déclin global est proche et que les cours du pétrole croîtront alors fortement, inaugurant ainsi l'ère de l'énergie chère. Faute de s'y préparer, le monde s'apprête à vivre des moments difficiles.
L'une des grandes différences entre le point de vue des «optimistes» et celui des «pessimistes» est l'importance accordée au temps. Pour les «optimistes», le quotient entre les réserves de pétrole (un peu plus de 1000 milliards de barils) et la consommation mondiale annuelle (un peu plus de 25 milliards de barils) nous donne encore quarante ans de consommation au rythme actuel. Pour les «pessimistes», ce quotient n'a aucun sens. Ce qui compte est la date du pic de production, à partir de laquelle les prix s'envoleront. Sommes-nous donc aujourd'hui au pic ? Ali al-Naïmi, ministre saoudien du Pétrole, affirme au contraire que son pays a les moyens d'exporter rapidement un million de barils supplémentaires par jour, plus encore à terme si nécessaire. Mais Matt Simmons, patron de la plus habile des compagnies américaines d'investissement en énergie, affirme au contraire : «The Saudis are out of capacity.» Qui croire ? En tout cas, qu'un événement violent conduise à la baisse brutale des exportations saoudiennes, c'est le monde entier qui souffrira de pénurie et les cours s'envoleront.
Nous sommes au bord d'un triple choc pétrolier, beaucoup plus important que ceux de 1973 et 1979. Un choc géologique, par franchissement du pic de la production pétrolière. Même si des controverses existent sur la date de ce pic (aujourd'hui ? En 2007 ? En 2010 ?), ne pas en tenir compte ni en informer la population nous paraît irresponsable. Un choc économique, par excès structurel de la demande sur l'offre. Les prix vont grimper. Il en est toujours ainsi lorsque la quantité d'un bien est durablement inférieure à celle réclamée par les acheteurs, notamment dans les secteurs où ce bien n'est pas rapidement substituable par un autre, ce qui est le cas pour le pétrole. Un choc géopolitique, par la permanence de la guerre et du terrorisme. Le problème du Moyen-Orient, ce n'est pas «les Arabes» ou «l'Islam», c'est notre longue addiction au pétrole, c'est la complaisance américaine et européenne envers des régimes répressifs, c'est l'hubris productiviste.
La flambée des prix va-t-elle faire baisser la demande ? Non. La demande de pétrole est relativement inélastique par rapport aux prix (contrairement à la demande de fraises). Autrement dit, ce n'est pas parce que les prix vont monter que la demande diminuera. D'abord parce que d'énormes investissements ont été réalisés depuis un siècle pour profiter des avantages du pétrole. Ce qui veut dire que d'éventuels substituts exigeront beaucoup de temps et d'argent pour remplacer le pétrole. D'autant plus que toute décision de substitution massive n'est pas basée sur le prix courant du pétrole mais sur les anticipations des prix futurs. Or le marché du pétrole est accoutumé au Yo-Yo des cours, certaines périodes de forte hausse (chocs de 1973 et 1979) étant suivies de fortes baisses (contre-choc de 1986). En conséquence, les hausses des cours sont toujours interprétées comme provisoires, en attente d'une baisse. En outre, le pétrole est moins un produit final qu'un facteur de production, souvent un petit facteur dans un coût de production total. Résultat de tout cela : il n'y a guère d'incitation à la substitution du pétrole. Même le changement climatique et ses effets létaux ne persuadent pas du contraire l'acheteur d'un 4x4 dont la grand-mère est morte pendant la canicule de 2003.
Le gaz naturel remplacera-t-il le pétrole ? Non. Le gaz ne représente que 22 % de la consommation mondiale d'énergie finale. Il commence, lui aussi, à décliner dans certaines régions (Amérique du Nord). Ses modes d'extraction, de transport, de stockage et d'utilisation sont assez différents de ceux du pétrole. Le gaz naturel ne peut pas être la matière première de substitution des milliers de produits de la pétrochimie. Par ailleurs, le pic de production du gaz adviendra quelques années après celui du pétrole. Quelle autre source d'énergie pourrait remplacer le pétrole ? Aucune. Le charbon ? Le nucléaire ? L'hydrogène ? L'hydroélectricité ? Le solaire et l'éolien ? La biomasse ? La géothermie ? Soyons sérieux. On ne peut substituer magiquement une énergie à une autre. Un effort considérable en faveur des énergies renouvelables permettrait de se passer de pétrole dans cinquante ans, pas dans cinq ans.
Que faire ? La fin imminente du pétrole bon marché est la plus grande épreuve qu'ait jamais affrontée l'humanité. Désormais inévitables, les conséquences sociales de cette épreuve seront dévastatrices. Afin d'en repousser un peu la date et d'en réduire un peu les effets, la seule conduite possible est l'apprentissage de la sobriété. C'est-à-dire réduire longuement notre consommation de pétrole. En commençant par le secteur des transports. Lorsque les cours du brut augmentent comme aujourd'hui, les prix des carburants augmentent, d'abord ceux des carburants détaxés (kérosène, gazole agricole et halieutique), puis ceux de tous les carburants. Alors, nos déplacements en voitures, bus, camions, avions seront rationnés. D'abord rationnés par les prix, ce qui est très inégalitaire. Ensuite, les prix grimpant toujours, le rationnement signifiera une limitation physique en terme de litres par mois et par personne. Les différences de revenu entre riches et pauvres seront immédiatement neutralisées par cette modalité de la justice sociale. Quel parti politique est prêt à annoncer une telle orientation ?
Par
Yves Cochet
député (Verts) de Paris, ancien ministre de l'Aménagement du territoire
et de l'Environnement.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=228743
par jeromet
le 2004-08-06 12:59:33
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